Tuesday, 2 December 2008

Ils en pensent quoi, les Russes ?



La TCHETCHENIE, vue de Nijni-Novgorod.


Aujourd'hui j'ai lu un article bouleversant sur la Tchétchénie. Ce n'est pas comme si je n'étais pas au courant de cette lente islamisation de la société tchétchène, et de la lente dégradation des rapports hommes-femmes dans cette "République". Ce n'est pas comme si cette cause m'était inconnue, comme si je pouvais me permettre de lire cet article, de loin, sans éprouver d'émotions ni de rage contenue
Et pourtant, comme beaucoup d'entre vous me l'ont fait remarqué, cela fait bien longtemps que je ne vous ai pas ennuyé avec mes diatribes habituelles sur l'état actuel de la Tchétchénie.
Peut-être parce que cette année au cœur de la société russe m'a énormément appris et qu'il me faudrait davantage de recul pour réaliser ce qu'elle a su changer dans mes convictions et ce qui est resté intact après l'ouragan.

Je m'étais promise de ne pas m'imposer de force dans leurs (rares) discussions politiques, mais de les laisser parler entre eux, d'écouter leurs arguments, tenter de comprendre, essayer de mettre ma rhétorique en veilleuse pour mieux réussir à saisir ce qui pousse les Russes d'aujourd'hui à se dé-responsabiliser ainsi de ce conflit, jadis brûlant, aujourd'hui latent.
De mes tentatives à susciter un échange de vues sur la Tchétchénie, il ne s'en est issu qu'un simple bavardage, un face à face sans disputes et désaccords, étant donné que chaque Russe pensait exactement la même chose. Pas de débat. Une même unanimité implicite sur tout, des sujets habituels (l'entrée en guerre, l'après première guerre...) jusqu'aux thèmes les plus sensibles (le rôle des wahabbites dans la seconde guerre, les massacres de civils, la "normalisation" poutinienne, etc.). L'absence de confrontation entre eux n'empêche pas néanmoins une prise de parole vive, exaltée, et un air convaincu, tout cela accompagné d'une dialectique spectaculaire, qui relève parfois du pur sophisme. A chaque fois que j'essaie de leur opposer le moindre petit fait objectif (l'existence par exemple de villages rasés par l'armée russe, comme Komsomolskoe), peu importe si j'ai chiffres, rapports et photos à l'appui, on me répond : "Tu es victime de la propagande européenne", ou encore "Tu y es allée, en Tchétchénie ? Comment une Parisienne pourrait mieux connaître le sujet qu'un Russe ?".
Je me rappelle de cette phrase, prononcée avec un humour grinçant par Florent Marcie, lors d'une conférence à laquelle j'avais participé : il racontait comment, après avoir fait visionné son film Itchkéri Kenti, fait d'archives de la première guerre tchétchène, à un Russe rencontré par hasard, celui-ci l'avait accusé, très en colère, d'avoir "créé les Tchétchènes morts par Photoshop". On pourrait en rire, mais en réalité, c'est affligeant : la propagande poutiniste a forgé un tel sentiment d'intégrité patriotique et le battage médiatique incriminateur de l'Europe a heurté si profondément les Russes dans leur fierté nationale qu'ils renieraient leur liberté de penser plutôt que de risquer d'affaiblir leur pays par leurs doutes.

J'ai eu la chance de côtoyer plusieurs couches de la population lors de mon séjour à Nijni-Novgorod, ce qui n'aurait pas été toujours possible à Moscou. Mais quel que soit le milieu, le discours sur la Tchétchénie ne change que très peu.
On aurait pu penser, à tort, que les nouveaux riches, davantage ouverts sur la mondialisation et voyageant plus souvent à l'étranger, auraient eu un peu plus de clémence envers les Tchétchènes et les guerres qui les ont opposés avec les Russes. C'est le cas. Ils comptent parmi les plus confiants quant au futur de la "République" Tchétchène. "On a tout reconstruit, ils ont même le droit à la plus belle mosquée du Caucase ! Leur liberté religieuse est totale. Demain, nous apporterons d'autres investissements, et les Tchétchènes ne mordront plus jamais la main russe qui les nourrit. Et on leur pardonnera leurs bêtises, un jour." , me disent-ils en souriant. Que la société tchétchène réponde à la russification par une intense islamisation de leur culture, cela ne leur fait ni chaud ni froid. "Ils sont russes, tu comprends. Et même s'ils se prennent pour des Arabes, ils resteront toujours russes." A la fois profession d'amour et menace tacite, les propos de mes amis huppés sont difficiles à cerner, et passionnants par leur ambiguïté.

Mes camarades issus des classes moins favorisées (comme la famille russe dans laquelle je vis) sont eux aussi convaincus du bon droit du peuple russe face au "nid de terroristes" qu'est la Tchétchénie à leurs yeux. Tout en affirmant avec emphase qu'ils ont une multitude d'amis tchétchènes, et qu'ils les aiment "comme s'ils étaient russes" (!), ils refusent de considérer que les compatriotes de ces derniers soient autre chose que de violents boeviks, armés de haine et de kalachnikovs, qu'il faudrait neutraliser au plus vite. Certains me disent que la seule solution est celle qu'avait mise en œuvre Staline : les envoyer tous vite fait bien fait dans une quelconque région reculée du Kazakhstan, et cette fois-ci veiller à ce qu'ils n'en reviennent jamais.
Terrifiante perspective, mais pas autant que celle que propose la fille de ma famille russe : la société tchétchène serait si gangrenée par le terrorisme qu'il faut créer de nouveaux camps de concentration, et leur faire payer, par leur force de travail, les dommages qu'ils ont causé à l'armée russe (sic !). Cette idée ne vient pas d'elle (elle est plutôt saine d'esprit), mais d'un des "groupes de travail politique" qu'elle fréquente et qui est apparenté officieusement à Edinaia Rossia - Russie Unie, le parti présidentiel -. Ils ont si bien pensé la question qu'elle est capable de me sortir des chiffres précis : pour un soldat russe tué, c'est dix ans de travail forcé pour deux tchétchènes. Quand je lui demande si les enfants et les femmes devront aussi vivre dans ces affreux camps, elle me répond, sérieuse et résolue : "Bien sûr. Un enfant de terroriste est un terroriste aussi. Et les femmes sont complices, toujours.".

Je n'ai pas encore rencontré de Russe qui ne défende pas le parti de son pays. Même si c'est difficile pour moi de ne pas juger selon mes propres valeurs occidentales leurs arguments, tenter de comprendre la légitimité qu'ont ces derniers à leurs yeux et la place particulière qu'occupe la Tchétchénie dans leur conscience nationale est une des expériences les plus captivantes qu'il m'ait été donné de vivre en Russie. D'autant plus que ce questionnement ne s'exerce pas uniquement sur les motivations des Russes, mais aussi sur les miennes et ne cesse de remettre en cause ce que je crois savoir sur le conflit.

... Car, jusqu'où peut-on dire que moi aussi, j'ai été en partie manipulée par la presse européenne ? Cette dernière ne s'est jamais réellement impliquée dans le conflit, se contentant de le condamner en fonction de l'intérêt de ses lecteurs, dont l'esprit ne s'émeut que lorsque les droits de l'Homme sont bafoués. Dès lors, il a été facile de ne jouer que sur un terrain moralisateur, accusant à force d'articles scandalisés les Russes de mener une guerre inhumaine. Acculée par une presse européenne déchaînée, la Russie défend le droit de faire primer le droit d'intégrité territoriale, le sentiment patriotique et la peur de la désagrégation d'un ex-Empire fragilisé par l'Histoire, sur les droits de l'Homme, qui, dois-je le rappeler, restent obscurs et incohérents pour la plupart des Russes.
En tant que porteuse de valeurs occidentales (dignité humaine et tout le tintouin), je considère moi aussi les droits de l'Homme comme la finalité qui doit tendre chacune de nos actions politiques. Mais avant d'incriminer la Russie pour sa gestion du conflit tchétchène, rappelons nous que son histoire politique, sociale et culturelle est radicalement différente de la nôtre, et qu'elle ne peut donc avoir le même sens des "priorités" que nous.
Pour qu'elle puisse enfin considérer le respect de la personne humaine comme primordial, il faut arrêter de l'y opposer constamment, cesser de penser à cette valeur comme monopole de l'Occident, et accepter que les droits de l'Homme subissent une légère adaptation aux réalités sociales et politiques de la Russie.

Catch me if you can !

Me voilà bientôt en vacances. Histoire de me reposer un peu de mes péripéties russes, je reviens passer un mois et demi dans ce bon vieil sanatorium qu'est l'Europe.

Qui sait, vous me croiserez peut-être en chemin ?

20 déc. - 23 déc. >>> LONDON (home)
23 déc. - 03 janv. >>> TOKYO (japan)
03 janv. - 14 janv. >>> LONDON (home)
14 janv. - 18 janv. >>> REICHSCHOFFEN
18 janv. - 21 janv. >>> LONDON (home)
21 janv. - 24 janv. >>> PARIS (france)
24 janv. - 25 janv. >>> LILLE (france)
25 janv. - 28 janv. >>> LONDON (home)
28 janv. - 06 fév. >>> STOCKHOLM (sweden)
06 fév. - ... >>> retour à moscow (RUSSIA).

Thursday, 27 November 2008

Premières Neiges

Il neige à Nijni !

Mieux vaut tard que jamais, dit le dicton. Car en effet, cela fait longtemps que nous attendions que la ville se couvre de son manteau blanc. Habituellement, c'est pour la fête de la Révolution (aujourd'hui remballée au placard pour changement officiel d'idéologie) que débarque la poudreuse. Or, elle est arrivée cette année avec plus d'un mois de retard. Les baboushki* se lamentaient chaque jour de plus belle, tandis que les jeunes filles regardaient par la fenêtre pensant désespérément que leur beau manteau de fourrure resterait à nouveau dans l'armoire, puisque la neige ne se décidait pas à venir.
Et puis, un matin, j'ai ouvert la porte et me suis retrouvée nez à carotte avec un bonhomme de neige qu'avaient modelé des enfants malicieux. La ville marche désormais au ralenti, avec un étrange silence, car tous les bruits sont étouffés par l'épaisse pelisse de flocons dont s'est enveloppé Nijni.

Cela ressemblerait fort bien à un tableau idyllique (allez, avouez, vous vous attendiez déjà à ce que je vous décrive les ours se baladant main dans la main dans la rue, les Russes ivres morts proposant de la vodka à la ronde pour aider leurs compatriotes à se protéger du froid, n'est ce pas ?) si ce n'était la présence de vicieux petits détails qui accentuent décidément le pittoresque et la festivité de la chose.

*Les Russes n'ont rien à envier aux Alpes : mis à part le relief, tout y est à l'identique : la température, la demi-tonne de poudreuse par mètre carré, le frimas... sauf que les autochtones n'ont pas encore compris que dans ces conditions extrêmes, les moonboots (vous savez ces grandes chaussures immondes mais SI confortables ?), les lunettes de ski et la grosse vilaine cagoule sont de rigueur. Au contraire, ici, les sports d'hiver se pratiquent en escarpins s'il vous plaît. Il est certain qu'avec mes six centimètres de talons, je m'agrippe solidement au verglas, tel un véritable alpiniste, mais pour courir attraper le bus c'est légèrement moins pratique. Les Russes rivalisent d'élégance : leurs manteaux sont en fourrure (j'avoue avoir laissé quelque peu tomber mes maximes écologiques étant donné l'ampleur du massacre de renards, hermines et autres inoffensives bestioles), les bottes en cuir verni, les peaux toujours aussi bien maquillées...

*Certains m'en voudront pour toujours mais il me faut casser un mythe : la CHAPKA n'est plus à la mode. Je n'ai vu aucun Russe digne de ce nom en porter une. Seuls mes parents ont osé, et on nous remarquait à cent lieues. Cette nouvelle ne provoque pas seulement, j'en suis sûre, le désarroi des vendeurs de chapkas mais aussi celui de tous ceux qui, comme moi, avait surabusé de films soviétiques et romances tolstoïennes. Ah, malheur, lorsqu'on voit ces fiers Russes arborer de pathétique bonnets en cachemire indien ou angora chinois, on se dit que la mondialisation n'a pas que du bien...

*Cela fait longtemps que je m'en doutais, mais désormais, je le sais, j'ai des preuves irréfutables. Voilà maintenant trois mois qu'un immense complot s'organise à Nijni-Novgorod, lieu de tous les vices politiques. Que ce soit les thermomètres ou la dame météo du TF1 local, tous s'accordent à indiquer toujours six bons degrés celsius de plus que ceux que ressent notre corps glacé jusqu'à la moelle. Et les scélérats poussent même la perfidie à falsifier non seulement la température ambiante mais aussi l'heure indiquée !
Exemple : L'écran géant de la place Ménine annonce -6° puis clignote pour afficher l'heure. Il est 15h23, le prochain bus sera d'ici maximum vingt minutes. Non seulement je me congèle le cerveau et les miches dans des conditions extrêmes en l'attendant une bonne heure, mais en plus, le même écran OSE afficher qu'il n'est que 15h32 (à peine dix minutes se seraient donc supposément écoulées depuis mon dernier coup d'oeil) mais EN PLUS, que la température est remontée de trois bons degrés. Or je sais parfaitement qu'il n'en est rien, mais qu'en une heure nous avons pu à la fois frôlé les -15°c et faire un coucou à la calotte glaciaire.
Curieusement, les autobus se font davantage attendre quand il neige, comme si les mouvements de grève russes inexistants s'autocoordinaient avec le climat. Je peux même vous dire que lorsqu'on est en jupe, l'attente s'intensifie d'autant plus... pour mon plus grand bonheur (cherchez l'erreur).

*J'envisage sérieusement depuis l'arrivée du premier flocon de m'acheter une luge, ou au moins, une paire de skis Rossignol (pub pub). Car, une fois expérimentées les joies du coccyx endommagé pour cause de chutes intempestives, on se dit que les talons de six centimètres, ce n'est finalement pas ça qui nous rend stables sur le verglas nijnois. Pourtant, les jeunes slaves environnantes semblent bien s'y accommoder, et je donnerais ma main à couper (ou presque) qu'elles seraient capables de nous improviser de la gymnastique acrobatique sur cette horrible chaussée glissante. Ce n'est en tout cas pas mon cas, et si je n'écoutais pas autant mon irrépressible désir d'intégration, j'enfilerais aussi sec mes bonnes bottes de neiges. Et mes lunettes de ski : comment donc voir à travers cette avalanche permanente de flocons quand on n'est ni le Yéti-des-Glaces, ni Russe depuis son bas-âge ?


Vous l'avez compris, on différencie facilement les autochtones de l'étranger perdu dans l'hiver russe. Ce dernier a cru à tort que de telles conditions climatiques autorisait un relâchement vestimentaire, tandis que les natifs semblent tout droit sortis de la dernière boîte à la mode, malgré le froid environnant. Il pense de plus que la chapka est une preuve d'intégration dans la société locale, alors que celle-ci voit aussitôt en lui un touriste égaré et pro-communiste. Enfin, on le distingue par l'étrange forme de ses fesses (il a caché un oreiller pour protéger son humble derrière des prochaines glissades).

. . .

Néanmoins, il a un avantage... lui seul sait que mentent les thermomètres et la dame météo. (cette vieille bique, je la retiens !)



* pluriel de baboushka, bande d'ignares !



Tuesday, 28 October 2008

*Pererif*

g.r.e.v.2.b.l.o.g.



Poka, et à très bientôt ! Je m'en vais montrer à mes parents, qui débarquent sur le sol russe jeudi, que l'URSS a laissé place à un pays fascinant... Connaissant ma verve en ce qui concerne la Russie, vous ne doutez pas que je saurai les convaincre !!!
A très vite !

Monday, 20 October 2008

Я - русская девушка. Да-ДА.

Depuis quelques mois, ma métamorphose en русская девушка devient de plus en plus notable. Elle a d'ailleurs atteint son apothéose lors de l'achat samedi dernier de bottes qui sont l'apanage de toute jeune fille (russe) qui se respecte.
Je vous laisse donc juger par vous-mêmes de ma transmutation en produit local. Ne prenez pas ça pour du narcissisme, car bien au contraire, il s'agit ici d'un acte des plus altruistes, puisque je souhaite éviter à chacun de vous un trop grand choc lors de mon retour en Europe.





Bande-son : я устал, de Quest Pistols, chanson dont le comique des lyrics n'égale que son succès sur les platines du DJ.

Saturday, 18 October 2008

Адмираль. Prononcez Admiral.

“Kolchak has been judged differently at different times in history,” said historian Roy Medvedev. “...Most Russians know little of him so the film will have a big influence on them.”


Je n'ai pas pleuré lors du film Адмираль. Je suis un monstre. Je n'ai pas de coeur.
Ou plutôt, j'en ai un, mais il s'est soudainement transformé en pierre. Dans la salle pourtant, les larmes s'affichaient sur chaque joue russe, et les kleenex se vendaient à un prix d'or. Chaque jeune fille post-pubère s'essuyait sans ménagement la morve sur l'épaule de son voisin, qui, malgré sa virilité, avait du mal à cacher son émotion.
Et moi, au milieu de cette bataille de sentiments, je restais de marbre. Quoi, il meurt ? eh bien oui, c'est la guerre, mes braves gens. Comment, on lui tranche les orteils et il succombera à une pneumonie fulgurante ? d'un côté, il n'avait qu'à faire un peu plus attention et ne pas courir sur le lac gelé avec son cheval. Ca lui apprendra, tiens !

Адмираль est un film qui, s'il ne m'a pas émue, m'a néanmoins très intéressée. Commandé par le Ministre de la Culture, financé à coups de subventions onéreuses et gouvernementales, c'est une des plus grandes productions cinématographiques de ces derniers années en Russie. Les séances sont chaque jour à Nijni pleines à craquer et selon Vremia Novosti, le phénomène se répète partout en Russie. La Baboushka y est allé, la maman aussi, le jeune couple y court main dans la main, le bourré du coin n'hésite pas non plus, et tous vont pleurer ensemble devant ce grand hymne patriotique.
Car ce film est avant tout un panorama exaltant l'amour du Russe envers sa Rodina-chérie. L'action débute en 1916, nous sommes sur un gentil petit bâteau, sorte de gros blindé qui pose des mines partout et qui souhaite en découdre avec son ennemi allemand. Sans surprise, les vilains finissent noyés et les matelots russes lancent d'heureux hourras. Bien sûr, les corps sans vie traînent un peu partout et ça fait sale, mais le Pope est là pour arranger ça. La religion est, avec le drapeau russe et la chapka, l'un des grands personnages du film. On prie avant et après la bataille (avec musique de fond s'il vous plaît, et reniflements convaincus partout dans la salle), on se signe aussi souvent qu'on croise une icône (c'est-à-dire toutes les cinq séquences) ou un mort, et surtout, on essaye d'incruster dans le film toutes les fêtes religieuses, avec plus ou moins de bon sens.
Comme si la guerre était inséparable de la dévotion. Le Pope et le soldat sont les meilleurs amis du monde en Russie, cela se savait, mais le gouvernement a décidé d'en rajouter une sacrée couche avec Адмираль .
Tout cela agrémenté d'un amour à la Jivago (ce qui n'est pas forcément déplaisant), de quelques scènes sanglantes et d'actes héroïques en-veux-tu-en-voilà.
Je râle, je râle, mais le film a au moins le mérite de présenter le climat pré-Révolution et cette dernière, sans oublier la guerre civile, sous un autre angle que celui des Rouges. Cette fois-ci, on soutient les Blancs, c'est écrit noir sur blanc, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots (trop tard, c'est fait). Notre tourment pendant une heure et trente minutes sera donc que ce cher Alexandre Kotchak, amiral à ses heures perdues, ne peut pas forniquer tranquillement avec son aristocrate de maîtresse sans que de vilains bolcheviques viennent lui mettre des grenades sous les bottes. Mais pas question qu'on titille du fusil lui et la Russie en toute impunité. Comme il a la provocation facile, hop hop, il réunit quelques troupes, les harangue quelque peu, (toujours avec le Pope à côté) et s'en va peindre la neige en Rouge.

[Koltchak, le Pope et les drapeaux, scène parmi les plus émouvantes du film à en juger les sanglots éperdus de ma voisine.]

Bien que j'ai trouvé le film sans aucune inventivité et terriblement propagandiste, les acteurs sont excellents, et le casting des paysages est irréprochable. Situer la moitié de l'action dans le Transsibérien est une idée jouissive, et vouloir s'occuper un petit peu de l'historiographie de la guerre civile est une très bonne initiative, même si on a zappé la case débat-et-objectivité.
On pourrait comme moi reprocher à ce film d'avoir sombré dans l'excès de niaiserie et d'avoir enrobé ces passionnants évènements historiques de petites princesses à la peau opaline. Néanmoins, il faut bien avouer que c'était la condition sine-qua-none pour que le public russe daigne sacrifier son vendredi soir à un film historique plutôt qu'à une bonne comédie américaine. Qui sait, ce n'est finalement pas si bête.

PS : le plus félon, le plus fourbe de tous, ne sera ni le poilu communiste, ni le jaloux mari, mais le Général Женне (Jennais ?), français, moustachu, et maintenant honni par 95% de la population russe.
rePS : Instant féerique : la pénombre s'en va lentement de la salle, et je vois autour de moi, une centaine de jeunes filles qui, en reniflant toujours un peu, se remaquillent et se repoudrent le nez, sans oublier de se coiffer la perruque. BON. Elles n'en feraient pas un peu trop là ? Surtout quand on sait que le mâle russe est ab-so-lu-ment insipide.

[Koltchak fait sa lecture du soir.]

Liens palpitants pour tous curieux en herbe :
- la bande-annonce en russe, mais rassurez-vous, les images parleront d'elles-mêmes.
- Kol-quoi ? Koltchak, et tous ses potins exposés sur Wikipédia pour votre plus grand bonheur
- Un article de RussiaBlog, assez complet.

Quelques infos glanées par-ci, par-là sur le web, par votre dévouée :
- Адмираль est le troisième film épique russe. Le premier, 1612, narrait l'invasion polonaise de Moscou et sa défaite face à l'armée russe; le second s'occupait de consolider le culte pour Alexandre Nevski.
- Le budget d'Адмираль a été de 20 millions de dollars, ce qui est considérable dans l'industrie russe du cinéma. Les entrées s'élèvent jusqu'à présent à 11,4 millions de dollars pour la seule Russie; avec l'Ukraine, elles totalisent un montant de 12,4 millions.
- C'est la première fois que l'on assiste à un tel succès cinématographique...
- ... mais ce n'est pas la première ni la dernière tentative de réhabiliter ce brave Admiral Koltchak, qui, malgré plusieurs recours judiciaires n'a jamais pu être réhabilité officiellement. Une île et quelques statues lui ont tout de même été consacrées depuis la chute de l'URSS. Lors de la sortie du film, Maximov (le co-producer) a déclaré qu'une "nouvelle vérité historique (sic !!!) est en passe d'être découverte : à travers ce film, il s'agit donc de donner un argument émotif (re-sic !!!) pour cette vérité."
- Cette volonté ne provoque pas l'unanimité chez les historiens. L'un d'eux, Roy Medvedev déclare, fort pertinemment, que la plupart des Russes savent si peu de Koltchak et de la querelle qui entache sa réputation que le film risque d'avoir une grande influence sur leurs esprits et par conséquence de figer le débat.

Pour finir, un petit extrait du débat que j'ai eu après le film avec mes amis russes :
M. : Je ne peux pas supporter de voir ce que les communistes ont fait aux défenseurs du tsarisme. Ce sont des barbares, et ils ont installé une terrible dictature.
Moi : Tout de même, ma chère, les rouges avaient beau ne pas être très sympathiques, le tsar et sa bande n'étaient pas non plus des anges avec la plèbe. Après la révolution, tout n'était pas rose, mais une certaine égalité s'était installé, non ?
M. et A. : Il vaut mieux qu'au moins une classe de la société vive bien, même si les autres classes pataugent dans l'indigence.
Puis M. : Ce serait vraiment mieux si la révolution n'avait pas existé et que nous vivions encore sous le tsarisme.
Moi : Dans le match Autoritarisme vs. Totalitarisme, c'est donc l'Autoritarisme qui gagne pour vous ?
M. et A. : конечно. [Bien sûr] [Of course] [Por supuesto]
Moi : Et vous préféreriez le tsarisme à votre (supposée) démocratie actuelle ?
M. : C'est à voir. Notre démocratie a beaucoup de failles, mais elle a l'excuse d'être encore jeune.
A. : Je me demande si en fait notre démocratie n'est pas un tsarisme caché.



***
Si j'ai appris à Nijni quelque chose, c'est bien que chez les Russes le patriotisme n'exclut pas l'esprit critique. Ce que les médias occidentaux ont encore du mal à comprendre. La population russe n'est pas assujettie à la propagande gouvernementale : elle ne fait que la subir mais sans s'y aveugler.






Tuesday, 14 October 2008

Récit(s) imagé(s) de mes petites péripéties russes

J'ai trouvé un moyen détourné pour ajouter des photos sur mon blog. C'est de la triche, mais à la guerre comme à la guerre : or le conflit est ouvert entre Blogger et moi depuis quelques jours. (ce fichu site a même osé me supprimer un article : non, je ne crois pas au b.u.g informatique loin de là. Je crie au complot et à la censure. Bientôt le procès ?)

Enfin, trêve de plaisanteries, voici le premier diaporama de mon voyage à Kazan, du vendredi 10 au mardi 14 octobre.





Puis, voici le diaporama de mon voyage à Vladimir et à Bogolioubovo, le samedi 20 septembre.